Hier soir, j'ai regardé le film (2001)
des frères Paviani, tiré du roman de Tolstoï "Résurrection". Lutte des classes,
justice sociale et politique, amour et détachement... de beaux thèmes
entremêlés, traités avec beaucoup de justesse et superbement interprétés, je
trouve...
De tous les auteurs russes, Tolstoï était déjà mon préféré, quand j'étais
gamine... Ne vous moquez pas ! Certains associent leurs grands-parents à
une ambiance de cuisine, des odeurs de repas et discussions familiales
animées...
Pas moi ! Les repas étaient guindés et je m'y ennuyais à mourir
!
Par contre, quand ils n'étaient pas en train de voyager, mes grands parents
passaient leur vie dans leur bibliothèque... Pour avoir un peu de compagnie, je
les ai donc, rejoints très tôt...
Quel bonheur, leur bibliothèque,
quand j'y repense !
A un bout de la pièce, il y avait les 2 bureaux massifs du colonel, placés
dos à dos, toujours rangés avec méthode...
Le premier, étant réservé aux quotidiens et à la presse internationale, coincée
par un gros presse-papier en cristal, sa correspondance du jour le coupe-papier
au manche en os avaient aussi leur place... Les cigares et cigarillos, le gros
cendrier trônant à sa droite, quelques daguerréotypes ici et là complétaient
l'ensemble alors que des blocs de minerais, comme des continents perdus sur une
mer d'ébène formaient une chaine dispersée qui bondissait d'un bureau à
l'autre...
Le second, était celui qui m'inspirait le plus...Microscopes, lentilles
diverses, pinces et petit outillage de géologie, de chimie étaient rangés
là...

Deux murs bibliothèques se faisant face, se répondaient de part et
d'autre...gorgés de matériel scientifique, de revues médicales, de livres
parfois énormes qui me fascinaient pour les eaux fortes qu'ils
contenaient...
La limite de son territoire réservé étant invisible, la frontière où se
superposaient deux tapis était la douane où il fallait se tenir bien droit et
sans parler puis attendre d'être convié à y pénétrer... ou pas ! Seule, la
chienne était exonérée de ce rituel auxquels tous les bipèdes se pliaient sans
déroger...
Vers le milieu de la pièce un repli du mur formait la limite du territoire
et le refuge de ma grand-mère...

il y avait là son secrétaire et son écritoire auquel je n'avais pas
davantage, le droit de toucher. Et une petite bibliothèque à part de toutes les
autres -et il y en avait le long de tous les murs- dans laquelle elle avait du
"isoler" les livres que mon grand-père ne voulait pas voir se mélanger aux
siens : les premières éditions dites, de poche 
Je me souviens de cette féroce bagarre entre ces deux mondes littéraires qui
s'affrontèrent à travers mes grands parents...
Un des coins de lecture qu'ils partageaient furent les victimes innocentes de
leurs joutes verbales sans fin ! A la distance qui séparait les fauteuils,
les tables et les liseuses, je pouvais deviner l'ambiance qui règnerait les
jours suivants car leurs bouderies pouvaient durer des semaines...
Mais il y avait dans un autre angle de cette grande pièce, un escabeau en
bois à 5 marches.
A condition que j'arrive à le déplacer sans faire le moindre bruit, j'avais le
droit de prendre tous les livres que je voulais, même ceux les plus haut
perchés !

En fait, avant 12 ans, je n'aurais pas été capable d'atteindre Sade, ce qui
fait que leur manière assez originale de classer leurs collections m'a
néanmoins permis d'atteindre degré par degré, chaque livre au bon moment pour
moi, à condition qu'on entende une mouche voler dans la bibliothèque !
L'encre qui coulait dans leurs veines s'est depuis
longtemps évaporée, peu importe : ils m'ont transmis certaines de leurs
passions, la lecture, entre autres... Mais la capacité à apprécier entre les
lignes ce qui se dit vraiment...C'était plus tard et ailleurs 

Car nous avons tous rencontré de grands livres...
Des livres qui nous ont ouvert des portes, qui ont dilaté notre univers
intérieur et fait bouillonner notre imaginaire, pendant que filaient les heures
et s'effilochaient les nuits...
Ces livres dont rabattre la dernière page est un crève-coeur, mais qu'en
consolation, nous espérons conserver gravés dans chaque menu recoin de notre
mémoire, les grandes idées, les révélations... jusqu'à ce que le suivant que
l'on attend -parfois- bien longtemps non pour le remplacer mais pour lui être
en quelque sorte, additionné, arrive...
Ce sont ce que j'appelle, des livres "Ah !"
Alors, chers amis et amies du labyrinthe....
Vous ne pensiez quand même pas que j'allais juste vous bercer de ces
quelques lointains souvenirs poussiéreux, sans chercher à connaître quels sont
les vôtres ....

...De livres "Ah !"